dimanche, 18 mai 2014

Colère au temple de la Grotte des Chauves-Souris

A moins d’une heure de Denpasar, sur la route de Candidasa et Padangbai, les Balinais vont prier au temple de la Grotte des Chauves-Souris.

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Le Pura Goa Lawah prend appui sur la Colline Centrale (Bukit Tengah) du village de Pesinggahan, district de Dawan, dans la préfecture de Klungkung. Entre le rocher de la grotte et l’océan s’étend une plage de sable noir d’où contempler l’Île à Plume ( ? Nusa Penida), ce petit continent sec comme un vieux fruit, peuplé de peurs et de démons, d’où vient Ratu Gedé (Jero Gedé Macaling), le « Grand Roi » qui protège et adore les arca (statues consacrées, etc., encore appelées pratima) du jardin de la Jeune Saraswati, à Ubud. Même si je suis fort attiré par sa lugubre réputation et par le temple de Shiva souterrain où l’on va péleriner en tremblant, je n’ai toujours pas réussi à m’y rendre : je pensais y aller à partir de l’île de Lembongan, mais notre séjour dans ce paradis détruit par les promoteurs fut si bref (pas même 3 heures), que nous rentrâmes à Sanur, sans plus. Ensuite, sur la plage de Kusamba, les pêcheurs nous proposèrent un aller-retour de plusieurs heures et de plus encore de billets de cent mille roupies : pas de temps, pas d’argent ? Pas de Nusa Penida, pas d’atmosphère angker, pas de prières underground !

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Dans le lontar (manuscrit balinais sur feuille de borasse) Bendesa Mas, on peut lire qu’en provenance de Java, le célèbre Mpu Kuturan débarqua à Padangbai, sur la plage de Silayukti. Il construisit plusieurs temples, dont celui de la Grotte des Chauves-Souris (B. lawah, I. lelawar). Or Mpu Kuturan était fort probablement le senapati (général ? conseiller du roi ?) Kuturan, qui servait le rajah Anak Wungsu (r. 1049-1077), successeur d’Airlangga sur le trône de Java-Est et Bali. Ce qui fait remonter la construction du temple de la grotte au XIe siècle.

Au XVIe siècle, financé par Dalem Watu Renggong, rajah de Gelgel, le « poète mystique » Danghyang Nirartha agrandit le temple. Est-ce lui qui dressa le padmasana devant la grotte, dédié à Basuki (Vāsuki), lequel, avec son collègue Śeṣa, appuie la mémoire des mondes sur la Tortue (ssk. Kurma) qui tout soutient?

Outre la grotte où grouillent les pipistrelles, l’intérêt de ce temple réside surtout, explique le Babad Dalem, dans sa situation géographique, entre la mer et la montagne, permettant ainsi d’y pratiquer le Nyegara Gunung (« qui unit l’océan et la montagne »), pèlerinage où les statues sont re-consacrées à la montagne une fois qu’elles se sont dégagées de leurs impuretés dans la mer ; de même qu’un célèbre Tirtha Yatra, pèlerinage dans un lieu saint pour en rapporter du « tirtha » ou de l’eau bénite (merta < ssk. amṛta). Saint, le lieu ? Certainement parce qu’il correspond à la syllabe NAM (sud-est) dans le système du Panca Aksara, les cinq aspects de Siwa (Śiva), parce qu’on peut y célébrer Piodalan (anniversaire du temple) et Ngusaba (cérémonie de bénédiction du village ou du subak)…

On s’est retrouvés là en rentrant de Seraya Timur (Amed) avec Joni. Festin au Pandan de Candidasa, puis prières chez les chauves-souris. Joni commence. Il insiste pour que je l’imite. Pourquoi pas ? Sinar suci, « rayon pur », cette grotte et ses hôtes volants, sifflants, puants, sont aussi des manifestations de l’inconcevable Sagesse. Alors, quand Joni m’a donné un canang sari, qu’il m’a aspergé d’eau bénite et m’en a fait boire à cinq reprises, je commence à prier. Ma distraction me montre immédiatement ce que je n’avais pas vu jusque-là : parmi les offrandes, un canneton et un petit poulet jaunes comme soufre, et angoissés au point de mal tressauter quand un moineau se jette sur les offrandes de bouche qui les entourent, des offrandes jaunes aussi. Je déteste les offrandes sanglantes, les sacrifices d’animaux, les bizarreries symboliques qui impliquent des êtres vivants pas du tout au courant de ce qui se passe. Il y des ngusaba bien plus sanglants, comme celui des Bali Aga de je ne sais plus quel endroit, où les jeunes, coiffés d’undeng rouges, poignardent, écorchent, décapitent et dépècent un jeune buffle au front marqué d’une svastika blanche et sellé d’un kain poleng et de pompons à bretelles que je ne saurais comprendre.

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Ma prière s’emballe ; j’invoque mon panthéon de dieux vides et compatissants, les vastes recoins de mon ignorance, pour qu’ils bénissent tous ces curés ignares qui en sont encore aux pratiques barbares du sacrifice védique. Je reconnais ma colère mais je peine à en faire mon siège de lotus. Je reconnais sa vacuité comme celle de tous les sacrifices ; je vois que canneton et poulet, de même que moi qui vous parle, ma femme bien aimée et mon pote Joni, nous n’avons pas un atome de réalité vraie. Je le vois mais l’ignore et ma colère croît ; elle croît jusqu’à ce que j’appelle Ly à plusieurs reprises et en fronçant les sourcils lui intime de me rejoindre pour voir : elle voit. Elle n’aime pas ça non plus ; et la voilà qui explique à Joni pourquoi elle ne veut pas prier ici, maintenant, parce que « dans [sa] religion, on ne tue pas pour plaire aux dieux. Qui sont ces dieux, demande-t-elle au pauvre Joni, qui ont besoin du sang d’animaux innocents ? » Pas de réponse, bien sûr. On est encore dans de la boucherie à ciel ouvert, comme dans la Grèce antique ou à la corrida. Mais à présent, nous autres Européens, nous connaissons l’abattage hygiénique, la tuerie médicalisée, l’angoisse ravalée comme une fausse route sur la pente économique.

Nous savons tout, avons toujours raison, possédons la plupart de ce qui existe et ainsi, nous pouvons piétiner les barbares, ces peuples ignorants qui nous envient.

Je ne suis pas de ce monde, ni d’aucun autre. Comme un bon petit-véhiculiste, j’aspire à m’en échapper ; mais comme j’ai « pris » les vœux des bodhisattvas, j’enfonce mon moi dans le corps de Joni, par exemple, et je crie : « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Pourquoi, par exemple, il ne faut pas toujours obéir à sa Maman… »

 

 

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mardi, 13 mai 2014

Bali = ba + li = ba-nten li-nggah, "offrandes continues"

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Les Balinais n'ont pas de "yoga", même si dans les rues d'Ubud, la capitale culturelle de l'île, il s'en vend à tous les coins de rue. Pour eux, le mot "yoga" signifie pratique de la concentration (samadhi) dans le but d'atteindre des pouvoirs extraordinaires (riddhis et siddhis). Ces choses-là ne s'enseignement pas n'importe comment. Il faut être un rishi, sinon une leyak (sorcière), pour s'y entendre en ces matières. Les yogis sont des monstres qui vivent dans la solitude et le silence sans les redouter : pour un Balinais normal, la solitude est peuplée d'esprits parfois visibles et le silence revient à la mort. C'est ainsi que sorciers et raksasas peuplent les forêts, la nuit, les grottes souterraines (dont les boîtes de nuit), les montagnes, la brume, la mer et les autres mondes que Bali. Derrière leur sourire se cache souvent la naïveté, sinon la bêtise, mais cela n'empêche pas leur sourire d'être vrai, et le coeur des Balinais reste un abîme mystérieux pour l'Occidental féru d'explications soi-disant logique. A Bali, la logique commence par l'offrande. Celle-ci n'est pas générosité mais accumulation de force CONTRE : contre des dieux bêtes et méchants comme nos Olympiens, contre des démons menaçants, les forces incontrôlables de la nature, et contre les sorciers en tout genre, qui vous envoûtent sans raison, pour le plaisir, ou pour se mettre un riche dans la poche et le vampiriser en lui volant son petit royaume. L'offrande remédie à la plupart de ces inconvénients. Quant à ce qui est offert, il faut distinguer le blanc du rouge... Les offrandes sanglantes ponctuant nombre d'événements religieux et familiaux, il n'est pas un jour où le poulet qui a échappé aux crocs du touriste succombe sous la lame du sacrificateur, père de famille ou prêtre de quartier. Ce qui est amusant, c'est la bonne conscience de tout le monde, même si tout le monde frémit en coupant la gorge à un animal familier –– mais personne n'ira, comme de par chez nous, jusqu'à ne pas vouloir manger du lapin qu'il aura carressé... On tue en rigolant : c'est bon pour soi-même, la famille, le voisinage, le quartier, le village, le canton, etc. jusqu'à l'île tout entière, cette île qui est le monde, avec son mont Mérou, le Gunung Agung, ses océans (les lacs), ses continents (les palais royaux) et ses langues, les trois ou quatre niveaux que prend la langue bien parlée, assise de la politesse. L'égoïsme balinais, pour conclure aimablement, sera pardonné par la beauté qu'il sue comme un parfum de désespoir, par la grandeur qu'il inspire, comme le montrent les innombrables sculptures, de toutes tailles, qui accompagnent chaque pas, chaque regard, chaque pensée. Il sera pardonné parce qu'il est, en toute pudeur, l'aveu sincère de son caractère irrésistible, de sa nécessité vitale et de l'offrande qu'il nous fait en nous montrant le profond de notre superficiel, le parfum de nos miasmes et la déraison de nos phrases strictement égoïstes.

 

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lundi, 12 mai 2014

Notes à venir

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Pas le temps de traîner. Et pourtant.

Revenu, non, rentré de Bali hier ou demain.

Pas de cyclothymie, cette fois. Une manie, pourtant, que seront les "activités".

Et aujourd'hui que le silence est revenu, que le vent ne siffle plus à mes oreilles,
j'ai bien l'honneur de saluer qui passe par ici, qui repassera par là.

Il faut d'abord faire les courses ; ensuite il me sera loisible de dormir.

Dormir en écrivant sur les Papous, par exemple, torturés par l'entreprise
FREEPORT et ses affidés de Java -- pas tous les Javanais, loin de là, même !

Mystique surtout : ce fameux "état naturel" qui voudrait nommer l'innommable
d'où jaillissent tous les noms :

Sang Hyang Widhi Wasa, par exemple, ou
Sems kyi gnas lugs ; ou
Dharmadhâtu ; ou
Zeus...
Je disais donc : à plus !