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mardi, 07 mars 2006

Gautama et le Sophiste

Je me souviens de ce jour, Mahâmati, où un brahmane sophiste vint me trouver pour me mettre à l’épreuve.
– Gautama, dit-il, tout est-il créé ?
Je lui répondis :
– Brahmane, que tout soit créé, voilà la première proposition des Sophistes.
– Rien n’est créé, alors ?
– Que rien ne soit créé sera leur deuxième proposition.
– Tout est-il permanent ou bien impermanent ? Tout est-il né ou bien non-né ?
Je lui répondis :
– Voilà quatre autres de vos propositions : ce qui fait six.
– Tout est-il un, multiple, un et multiple, ni un ni multiple ? Tout naît-il de certaines causes dans certaines conditions ?
Je lui répondis que ses propositions atteignaient le nombre de onze.
– Tout est-il explicable, inexplicable, pourvu d’un soi, dépourvu d’un soi ? Ce monde existe-t-il ou bien n’existe-t-il pas ? La libération est-elle possible ou bien ne l’est-elle pas ? Les choses sont-elles instantanées ou pas ? L’espace, le nirvâna et la cessation non-analytique sont-ils conditionnés ou bien inconditionnés ? Existe-t-il un état intermédiaire ou bien non ?
Je lui répondis :
– Tout ce dont vous me parlez, brahmane, ce sont vos idées et non les miennes. Voici ce que moi, je dis : C’est à cause des mauvaises habitudes laissées en nous par nos jugements immémoriaux que se produisent les trois mondes. Ne réalisant pas que ce ne sont que des perceptions au sein de l’esprit, nous nous approprions les objets extérieurs, lesquels, en fait, sont introuvables. À en croire les non-bouddhistes, la conscience naît de la combinaison du moi, des facultés et de leurs objets. Je pense différemment puisque je n’enseigne pas la réalité des causes ni leur irréalité. Je dis plutôt que ce sont des idées fausses qui donnent l’impression qu’un sujet perçoit un objet ; et sur cette base j’enseigne la production interdépendante. En fait, rien que vous autres, Sophistes et non-bouddhistes qui vous attachez à la réalité du soi, vous puissiez comprendre.
Mahâmati, l’espace, le nirvâna et la cessation non-analytique ne sont que trois façons de parler de cela qui n’a fondamentalement pas de substance ni d’essence : comment cela serait-il conditionné ou inconditionné ?
Mais voilà, Mahâmati, que le brahmane me relança : (613b)
– Les trois mondes sont-ils causés et conditionnés par l’ignorance, la soif et les actes, ou bien n’ont-ils pas de cause ?
Je lui répondis que ces deux propositions appartenaient de même aux Sophistes.
– Toutes ces choses, poursuivit-il, ont des caractères généraux et des caractères particuliers, n’est-ce pas ?
Je lui répondis alors que cette théorie pouvait, elle aussi, lui revenir, de même que l’idée d’un monde d’objets conçus par l’esprit et les consciences, au gré de leurs fluctuations : autant d’opinions sophistiques.
Mahâmati, le brahmane n’en démordait point.
– Il n’est pas grand-chose, dit-il, qui ne nous revienne, à nous, Sophistes. Tous les discours et les traités non-bouddhistes ont tiré de notre vision des choses la grande variété de leurs propositions, raisonnements, comparaisons et figures de style.
– Il y a [« quelque chose »] qui se passe de votre approbation tout en étant avérée dans le monde, [quelque chose] qu’il n’est pas impossible d’exprimer en mots et qui non seulement n’est pas dépourvue de sens mais a un sens [capital].
– Existerait-il quelque chose de valable pour le monde qui ne le serait pas pour nous ?
– Certes, répondis-je. Cela existe mais ni vous ni aucun non-bouddhiste ne peut le connaître. Pourquoi ? Parce que vous vous faites des idées fausses sur les objets extérieurs jusqu’à croire à leur réalité. Si vous pouviez réaliser que ce qui existe, ce qui n’existe pas et le reste ne sont que des perceptions au sein de votre esprit, vous n’inventeriez pas la fiction d’un sujet percevant un monde objectif extérieur [à sa conscience] : vous resteriez dans l’état naturel.
« Rester dans l’état naturel » signifie ne pas produire d’idée fictive. Voilà ce que j’enseigne et que vous ignorez. Pour être bref, brahmane, là où la conscience va et vient, où l’on meurt pour renaître, où il y a des aspirations, des attachements, des sensations, des visions, des contacts et des fixations, là où l’on perçoit les combinaisons du multiple et ses enchaînements, où la soif provoque l’attachement réaliste, là on vous trouvera, Sophistes, et non moi.
Mahâmati, le brahmane sophiste m’a posé des questions auxquelles j’ai répondu comme tu viens de l’entendre. Jamais il ne m’a demandé mes principes sur le réel. Il est alors reparti sans rien dire, mais je savais ce qu’il pensait : « Il n’y a rien à respecter chez ce renonçant appelé Gautama. Il dit que toutes choses n’ont pas de naissance, de caractéristiques, de causes primaires et secondaires ; qu’elles ne sont que des perceptions fictives au sein de l’esprit ; et qu’il suffit de le comprendre pour ne plus produire ce genre d’idées fictives… »

Extrait du Soûtra de l’Entrée à Lankâ (III, 17)

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