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mardi, 20 novembre 2007

Nâgârjuna, Stances de la Voie médiane, XXIV

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1. Si toutes ces choses étaient vides,
Elles n'apparaîtraient ni ne disparaîtraient,
Ce qui entraînerait que, pour vous,
Les quatre nobles vérités n'existent pas.

2. L'inexistence des quatre nobles vérités
Rendrait impossibles la reconnaissance,
L'élimination, la méditation
Et la réalisation.

3. En l'absence de ces quatre points
Les quatre fruits sont impossibles,
Et en l'absence de ces fruits, il n'y aura
Personne pour y demeurer ou y accéder.

4. En l'absence de ces huit types d'individus,
Il n'est aucune communauté possible,
Et puisque les nobles vérités n'existent pas,
Il n'y aura pas non plus de saint Dharma.

5. En l'absence de Dharma et de communauté,
Comment y aurait-il un bouddha ?
En professant ainsi la vacuité,
Vous infirmez [l'existence des] les Trois Joyaux, …

6. De même que vous niez
Les actes et leurs effets,
La différence entre le bien et le mal,
Ainsi que toutes les conventions ordinaires.

7. À tout cela je répondrai : vous ne comprenez rien
À la nécessité de la vacuité, ni à la vacuité elle-même,
Ni à ce qu'elle signifie, et c'est pour cela
Que vous la réfutez ainsi.

8. Les bouddhas enseignent le Dharma
À deux [niveaux de] vérité :
La vérité relative conventionnelle
Et la vérité absolue.

9. Ceux qui ignorent* la distinction * ne saisissent pas
Entre les deux vérités
Ne saisissent pas la profonde réalité
Enseignée par le Bouddha.

10. Il est impossible de montrer l'absolu
Sans recourir aux conventions ;
Le nirvâna est impossible
Sans la réalisation de l'absolu.

11. Mal comprise, la vacuité
Perd ceux qui manquent de sagesse
Comme un serpent mal attrapé
Ou une formule magique mal utilisée.

12. C'est pourquoi, en esprit, le Sage répugnait
À enseigner le Dharma, car il savait
Combien les faibles [d'esprit] auraient de peine
À en réaliser les profondeurs.

13. Du fait que les fâcheuses conséquences que vous avancez
Ne concernent pas la vacuité,
Votre rejet* de la vacuité * refus
Ne me concerne aucunement.

14. Où la vacuité est possible,
Tout est possible.
Où la vacuité est impossible,
Tout est impossible.

15. Vous m'accusez
De vos propres fautes
Comme si vous aviez oublié
Le cheval que vous montez !

16. Si vous considérez que les choses
Existent par essence,
Vous les voyez dépourvues
De causes et de conditions.

17. [Ce faisant,] vous rejetez l'effet et la cause,
L'agent, l'action et l'objet de l'action,
La naissance et la cessation,
De même que le fruit.

18. J'appelle " vacuité "
Tout ce qui se produit en interdépendance.
Celle-ci est [donc] une désignation relative,
Et c'est cela-même que la Voie médiane.

19. Puisqu'il n'est rien
Qui ne se produise en interdépendance,
Il n'est rien
Qui ne soit vide.

20. Si toutes ces choses n'étaient pas vides,
Elles n'apparaîtraient ni ne disparaîtraient,
Si bien que les quatre nobles vérités
N'existeraient plus pour vous.

21. Si elles ne naissaient pas en interdépendance,
Comment la souffrance viendrait-t-elle à exister ?
Il est dit que l'impermanence est souffrance,
Mais ce qui est par soi n'est pas impermanent.

22. Si les choses existaient par essence,
Pourquoi la souffrance viendrait-elle à l'existence ?
Pour ceux qui nient la vacuité
La souffrance ne peut pas avoir d'origine.

23. Si la souffrance existe par nature,
Elle ne connaîtra jamais de cessation.
Puisque elle a pour nature de durer,
Sa cessation se trouve réfutée.

24. Si la voie existe par nature,
Y méditer n'a pas de sens.
Si, en revanche, il faut méditer sur la voie,
Celle-ci n'existe plus par nature, comme vous l'entendez.

25. Dès lors que la souffrance, son origine
Et sa cessation n'existent pas,
Quelle cessation de la souffrance
Serait, selon vous, atteinte par la voie ?

26. Si, de par sa nature, [la souffrance]
Ne peut pas être connue,
Comment la reconnaîtra-t-on ?
N'existe-t-elle pas par elle-même ?

27. De même ne pourrez-vous
Plus reconnaître son élimination,
Ni l'actualisation [de sa cessation],
Ni la méditation, ni les quatre fruits.

28. Comment celui qui croit à l'existence réelle [des choses]
Pourra-t-il atteindre un fruit
Qu'il n'a jamais atteint
Si celui-ci existe par nature ?

29. S'il n'y a pas de fruit, nul ne peut y demeurer,
Et il n'existe pas non plus d'êtres pour y accéder.
Si ces huit types d'individus n'existent pas,
Il n'y a pas de communauté.

30. Comme les quatre nobles vérités n'existent pas,
Le saint Dharma n'existe pas non plus.
En l'absence de Dharma et de communauté,
Comment y aura-t-il un bouddha ?

31. Il en résultera pour vous un bouddha
Indépendant de l'Éveil
Et un Éveil
Indépendant du bouddha.

32. Selon vous, celui qui n'est pas bouddha par nature
Aura beau faire effort dans la pratique de l'Éveil
Pour atteindre l'Éveil :
Jamais il ne l'atteindra.

33. Nul ne fera jamais
Ce qui est Dharma et ce qui ne l'est pas :
Comment agir sur ce qui n'est pas vide ?
On ne peut rien changer à ce qui est par soi.

34. Pour vous, le fruit existe
Indépendamment du Dharma et du non-Dharma.
Pour vous, il n'y aura pas de fruit
Causé par le Dharma et le non-Dharma.

35. Si vous admettez qu'il y a un fruit
Causé par le Dharma ou le non-Dharma,
Comment ce fruit causé par le Dharma
Ou le non-Dharma ne serait-il pas vide ?

36. Celui qui nie la vacuité
De ce qui naît en interdépendance
Nie par là même toutes
Les conventions ordinaires.

37. Quand on nie la vacuité,
Toute action devient impossible.
Une action se produirait sans avoir été entreprise
Et l'inaction se ferait agent.

38. Si les choses étaient par soi, les êtres
Ne naîtraient ni ne cesseraient ;
Figés dans l'éternité, ils resteraient privés
Des états différents [de plaisir et de souffrance].

39. Sans la possibilité du vide,
On n'atteindrait pas ce que l'on n'a pas déjà atteint,
On ne mettrait pas fin à la souffrance et l'on ne se libérerait
D'aucun karma ni d'aucune émotion négative.

40. Celui qui voit la production interdépendante
Voit la souffrance,
Son origine, sa cessation
Et la voie.

Traduction provisoire (C) Padmâkara

Commentaires

La bourrasque matinale des stances de nonihil

fait surgir le ciel bleu de l'interdépendance !

12 + 12 = 24 ; 24 - 5 = 19 !

Écrit par : tonton rêveur | mercredi, 21 novembre 2007

Je ne comprends pas l'intention, s'il y en a une, de "24 - 5 = 19". En revanche, le ch. XXVI des Stances "fait un sort" aux douze facteurs de la production interdépendante.

Écrit par : Patrick | mercredi, 21 novembre 2007

19 ... l'heure de l'apéro ! Les facteurs (toujours ponctuels) partagent avec l'alexandrin le chiffre 12. Patron, deux hémistiches s'iouplait c'est ma tournée ! Ensuite l'intention était d'atteindre le rien :

19. Puisqu'il n'est rien
Qui ne se produise en interdépendance,
Il n'est rien
Qui ne soit vide.

Et là je trinque. Tchin M. Patrick.

Écrit par : tonton@tata.com | mercredi, 21 novembre 2007

Joli travail, signe que vous allez mieux ? J’ai sur vous l’avantage (!) de ne lire ni le sanscrit, ni le tibétain, pas même l’anglais … Mes remarques viennent des lectures de Bugault (B) et de May (M). J’insiste sur le fait que ces remarques ne sont que des interrogations, et en aucun cas des critiques négatives envers une traduction qui se distingue d’emblée par sa qualité littéraire, son style souple, fluide, et enlevé.
- vous faites parler Nagarjuna à la première personne, quand B et M utilisent le « nous » (ego singulier ou ego pluriel …)
- 1a : « ces » fait référence à quoi ?
- 1a, 20a, 38a : « choses » est un mot fortement associé dans nos esprits à l’idée de réification. Terrain glissant, car l’association est souvent inconsciente. Même remarque pour le mot « être » en 29b (proposition : et nul ne peut y accéder) et en 38a
- 2c, 27d, 24 : B et M insistent sur la notion de création (mentale ou psychique). Le chemin passe-t-il nécessairement par la méditation ? La méditation en tant que création ? Influence tibétaine ?
- 7b : « elle-même » terrain glissant : risque d’hypostase ?
- 8b : B et M évoquent l’idée de soutien. Vous avez raison : il n’y a rien sur quoi prendre appui.
- 13 : B précise : « le texte tibétain est sensiblement différent ». Vous traduisez à partir de quelle langue ?
- 14a : « possible » semble en retrait par rapport à B et M où il y a l’idée de « logique ». Proposition : légitime, légitimée ? ( Vous vous souvenez des affiches : « Avec Sarko tout devient possible » …)
- 21a : chez B et M, « elle » fait référence à la souffrance du vers suivant. Alors pourquoi ce pluriel ?
- 25cd : chez B et M, l’interrogation semble porter plus sur la voie que sur la cessation
- 30d, 31d, 32a : bouddha est écrit sans majuscule. J’imagine que c’est un choix délibéré.
- 33b, 34b, 34d, 35b vous semblez éviter l’expression « le bien et le mal » (utilisée par B et M) que vous avez pourtant employée en 6c
- 35cd : pourquoi cette répétition ?
- 39d : « d’aucun karma » ajout du tibétain ?

Allez-vous nous gratifier d’une traduction annotée ?, ou de la traduction d’un commentaire tibétain ? Longue vie aux éditions Padmakara (pourriez-vous leur suggérer de mettre à jour leur site internet ?).

Écrit par : armand | mercredi, 21 novembre 2007

@tonton : le rien -- bof !

@Armand : un peu de temps SVP pour vous répondre. Traduction du tibétain. Sans commentaires mais avec des "explications" pour les "bouddhologismes". Je laisse le soin du commentaire au commanditaire, en l'occurrence le Dalaï Lama. J'observe que Mipham, dont je suis (autant que possible) le commentaire, use et abuse de "shentonguismes", alors que le Dalaï est théoriquement formé à la guéloukpa, qui récuse le shentong, la vision jonangpa, comme "théiste" : les qualités de la bouddhéité sont "réelles"... Mipham dépasse joyeusement le problème en prônant la synonymie de "désignation dépendante" et de "perception au sein de l'esprit", par exemple. Il faut se demander comment Candrakîrti, par exemple, ou Kumârajîva, décrirait la première expérience du thögäl. Euh, pardon, si j'en trouve le temps, j'essaierai de répondre à vos questions autant que ma débilité me le permettra. Je termine un premier jet de trad. (du tibétain, donc) des "Stances" et, à l'occasion d'une relecture-correction annotée-serrée, je me ferai un grand plaisir de tenir compte de vos remarques et questions. Merci et bon vent !

Écrit par : Patrick | mercredi, 21 novembre 2007

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