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jeudi, 14 février 2008

Re-chapitre XV des Kârikâs...

3fb5173076892eba7fd927a8716fd18b.jpgExamen de l'essence

Nous disions donc :

"Autrement dit, l’essence des choses n’est pas un objet de connaissance.
Au-delà de toutes les proliférations du jugement, l’essence
des choses ne peut pas avoir de représentation dans la pensée :
comment une entité qui n’est ni objet ni sujet et qu’aucun attribut ne corrobore pourrait-elle se présenter comme un objet de l'intellect.
Il en est comme ceci :
Nous voyons le ciel, disent les gens ; mais comment peut-on voir le ciel ? Essayez de comprendre ce que cela signifie ! L’Ainsi-Allé nous a appris à voir les choses de la même manière. Seule cette image est propre à exprimer pareille vision." Perles III ---

Spinoza, Ethique, Première partie, DE DIEU, Définitions

I. -- J'entends par cause de soi (causa sui) ce dont l'essence enveloppe l'existence ; autrement dit, ce dont la nature ne peut être conçue sinon comme existante.
III. -- J'entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi : c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose, duquel il doive être formé.
IV. -- J'entends par attribut ce que l'entendement perçoit d'une substance comme constituant son essence.
VI. -- J'entends par Dieu un être absolument infini, c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie.

AXIOMES

I. -- Tout ce qui est, est ou bien en soi, ou bien en autre chose.
II. -- Ce qui ne peut être conçu par le moyen d'une autre chose, doit être conçu par soi.

XV
Examen de l'être-par-soi


Dans ce chapitre, que Mipham intitule " Examen du réel et de l'irréel, ou de l'être-par-soi ", Nâgârjuna s'inspire de la Connaissace transcendante qui proclame que la réalité des formes (ou de la matière), par exemple, échappe aussi bien à l'annihilation qu'à la pérennité pour répondre à ceux de ses correligionnaires qui croient que les choses existent par elles-mêmes et donc réellement puisqu'elles dépendent de causes et de circonstances bien visibles.
Le sanskrit svabhâva, ici traduit par rang bzhin et ailleurs par ngo bo [nyid] et même rang gi dngos po, a reçu diverses traductions en langues occidentales, qui ne sont pas nécessairement toutes correctes. Bugault dit " être en soi ", Kalupahana et Driessens " nature propre ", et Garfield " essence ". À la lecture du commentaire de Mipham, il ressort que rang bzhin correspond exactement ici à la substance de Spinoza, voire à Dieu tel que le grand philosophe le conçoit. Il ne s'agit donc pas de l'être en soi, un être qui est mais que nous ne pouvons concevoir, ni de la nature propre ou de l'essence de quelque objet que ce soit, mais bien effectivement de la chose telle quelle plutôt que de ce qu'est la chose. Notez la différence entre les deux propositions suivantes : " Je t'aime " et " J'aime ce que tu es " : du même ordre est la différence entre l'être-par-soi et l'essence.
À l'adversaire qui demande : " N'affirmez-vous pas, vous aussi, adeptes de la Voie médiane, que toutes choses émergent en interdépendance, ainsi que l'enseigne notre Protecteur ? ", Nâgârjuna répond que " du fait même que, dans le ça-seulement du réel, il n'y ait ni causes ni conditions, mais que, au niveau des désignations conventionnelles, les choses se présentent dépendamment les unes des autres, on peut dire que, à l'image des illusions du magicien, ce ne sont pas des êtres-par-soi ".
Il importe de bien comprendre que ce qui est par soi ne dépend pas d'autre chose. Il serait absurde qu'un phénomène composé, une jeune pousse par exemple, qui existerait de son propre fait, émerge de conditions comme l'ignorance et une graine, puisque ce qui possède déjà une essence n'a pas besoin de cause à l'image de la pousse que l'on a sous les yeux. Or, si avant que la chose n'existe et qu'elle ne soit ce qu'elle sera, il se trouve des conditions desquelles elle émergera, cette chose sera fabriquée : ce sera un produit. L'incompatibilité est évidente entre un objet fabriqué et un objet existant par soi, de même qu'il est impossible que le mot " eau " vienne à désigner la chaleur, laquelle est dite " feu ", car la chaleur n'en est pas la nature et nesaurait lui fornir l'être.
Qu'appelle-t-on " être-par-soi ". -- Le mode d'être naturel de la chose, en rien altéré ni conditionné : le cristal avant ses couleurs. Cet état naturel de la chose qu'aucune investigation ne permet de découvrir, cette introuvabilité même est dite " voir l'état naturel absolu " - comme " voir le ciel " : cf. Perles d'ambroisie III, premières pages du ch. IX. Ce " non-voir " qui n'a rien d'un aveuglement est en fait ce que voit l'œil de la sagesse primordiale de l'Ouvert dans l'évidence de l'insubstantialité de toutes les élaborations mentales.

1. Il est absurde qu'un être-par-soi
Émerge de causes et de conditions.
Un être-par-soi né de causes et de conditions
Serait un être fabriqué.


1ab : Puisqu'il existe déjà de son propre fait.

2. Comment pourrait-il y avoir
Un " être-par-soi fabriqué " ?
Les êtres-par-soi ne sont pas artificiels
Et ne dépendent d'aucun autre.


2ab : Ce qui serait aussi contradictoire que de prétendre que l'élément eau a pour nature la chaleur.
2cd : S'il était possible, l'être-par-soi serait l'état naturel de toutes choses, la substance - au sens que lui donne Spinoza, et lui seulement : l'essence du réel qui est unité [de l'apparence et de la vacuité] et simplicité [libre de toutes les constructions intellectuelles].

3. S'il n'y a pas d'être-par-soi,
Où y aura-t-il un être-par-un-autre ?
Nous dirons que l'être-par-un-autre
N'est que l'être-par-soi d'un autre.


Si l'être-par-soi peut se définir comme ce qui a sa cause en soi et l'être-par-un-autre comme ce qui a sa cause dans un autre être, force est d'admettre que l'être-par-un-autre ne tient l'être que dans ( = n'est que) l'être-par-soi d'un autre être. En effet, pour que l'être-par-un-autre soit, il faut qu'un autre être soit, et pour être, cet autre devra avoir l'être par soi-même. On a déjà vu en I, 3 que :
" S'il n'y a pas de réalité en soi (être-par-soi),
Il n'y a pas de réalité en autre chose (être-par-un-autre) "
et, en XIV, 4, que :
" Il est impossible que quoi que ce soit
Diffère d'autre chose. "
Si bien que l'être-par-soi d'un autre (svabhâvah parabhâvasya) est une expression aussi vide de sens que les " bijoux de la fille d'une femme stérile ".

4. Où y a-t-il de l'être ailleurs
Que dans l'être-par-soi et l'être-par-un-autre ?
L'être sera établi s'il est
Être-par-soi ou être-par-un-autre.

5. Si l'être n'est pas établi,
Le non-être ne le sera pas non plus.
C'est l'être devenu autre
Que les gens appellent " non-être ".


5cd : Il n'y a pas de non-être en et par soi, autrement dit qui ne soit absolumentou primordialement rien.

6. Ceux qui voient de l'être-par-soi,
De l'être-par-un-autre, de l'être et du non-être,
Ceux-là ne perçoivent pas le réel
Comme dans l'enseignement des bouddhas.


" Voir " signifie croire et s'attacher. Ceux qui croient que, par exemple, la solidité est le par-soi (l'aséité) de l'élément terre, de même que ceux qui croient que la conscience visuelle est absolument autre que l'œil - et que c'est là sa raison d'être -, de même encore que ceux qui croient à l'être ou à la réalité de la conscience visuelle - laquelle ne manque pas d'efficience à l'instant où elle opère-, et enfin ceux qui croient que cet instant de conscience - visuelle - passé, il existe réellement un non-être, ou une irréalité de cet instant, eh bien, ceux-là sont loin de percevoir le réel tel que les bouddhas l'enseignent sous l'espèce de la production interdépendante.

7. Dans ses " Instructions à Kâtyâyana ",
Le Bienheureux, qui connaît le réel et l'irréel,
A récusé aussi bien l'être
Que le non-être.


Ces " instructions " font l'objet de Kaccâyanagotta-sutta du canon pâli. Cf. texte pâli dans Samyutta-Nikâya, éd. L. Feer, Londres, Pali Text Society, 1884-1904, vol. II, p. 16-17 ; en chinois dans le Za Ahan jing (Samyuktâgama), trad. Gunabhadra, T 99, vol. II, p. 85c ; et en anglais dans Kalupahana, p. 10 et 11. On en trouvera un abrégé en tibétain par Mipham, p. 335/5-336/1.

8. S'il existait un être-par-soi,
Il ne pourrait s'anéantir.
Il ne se pourra jamais
Qu'un être-par-soi devienne autre.

9. S'il n'y a pas d'être-par-soi,
Qu'est-ce qui deviendra autre ?
S'il existe un être-par-soi,
Comment pourra-t-il devenir autre ?

10. L'" être " définit l'éternalisme
Et le " non-être " le nihilisme,
Si bien que les sages ne s'établissent
Ni dans l'être ni dans le non-être.


10cd : Ils commencent par abolir la croyance à l'être et ensuite ils dissolvent le non-être, de même que, la maladie éliminée, il reste à évacuer la médecine qui autrement deviendrait poison. Cf. sup., XIII, 8.

11. L'éternalisme résulte du fait de dire
Que l'être-par-soi ne peut pas ne pas être,
Et le nihilisme du fait de dire
Qu'il était mais n'est plus.


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dimanche, 10 février 2008

Intraduisible essence

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samedi, 09 février 2008

Essence, substance, être en soi, etc...

6d352a0cd1d8093ef7690f22e863fd59.jpgChers amis, que diriez-vous d'une petite discussion sur les concepts d'essence, de substance, d'être en soi, ou par soi, etc. ? Je me bats en ce moment avec (et non contre) le chapitre XV des Stances de la Voie médiane, ce qui me procure autant de joie, d'excitation, même, que de contrition -- face à ma bêtise crasse, à mes limites intellectuelles : peut-être même suis-je un peu jaloux du génie de Nâgârjuna, de Mipham, de Spinoza et des autres... Bref, vos lumières sur cette chose essentielle que l'on nomme svabhâva en sanskrit et rang bzhin en tibétain (les Anciens disaient aussi ngo bo nyid -- ce qui qui confirmerait la traduction "essence") ne seraient pas sans éclairer ma lanterne. Je ne puis ici constamment assommer ma femme et mon fils avec ces sujets de haut vol, que ma maladresse finira par leur faire détester : j'ai du mal également à en discuter avec les mésanges, les merles et les geais -- quoique... --, et même si la biche lointaine m'inspire, elle ne me dit pas ce que je dois dire. A bientôt de vous lire, de lire dans vos pensées, de penser avec vous, j'espère. Portez-vous bien !

Pour votre peine, je vous joins mon premier jet de traduction : peut-être faudra-t-il tout changer...

XV
Examen de l’être-par-soi


1. Il est absurde que l’être-par-soi* * substance
Naisse de causes et de conditions.
Un/L’être-par-soi né de causes et de conditions
Serait un être fabriqué*. * un « produit »

2. Comment pourrait-il y avoir
Un « être-par-soi fabriqué » ?
Les êtres-par-soi ne sont pas artificiels
Et ne dépendent pas d’autre chose.

3. S’il n’y a pas d’être-par-soi,
Où y aura-t-il un être-par-autre-chose ?
Nous dirons que l’être-par-autre-chose
N’est que l’être-par-soi d’un autre être*.

* Trad. inspirée de B 188. Le tib. dit plus littéralement
« Nous dirons que l’être-par-soi d’un être-par-autre-chose
Est un être-par-autre-chose. »
gzhan gyi dngos po’i rang bzhin ni
gzhan gyi dngos po yin zhes brjod.
AT : « L’être-par-soi d’un être-par-autre-chose / Est un être-par-autre-chose. »
Ce qui, amha, revient à la trad. de B.
Ssk. svabhâvah parabhâvasya parabhâvo hi kathyate,
« For, self-nature of other-nature is called other-nature. » (K 229)
« The essence of difference and entities / Is what is called the entity of difference. » (G 221)
J’observe que B prend le dernier pâda pour sujet et le premier pour prédicat ;
ce que K ne fait pas... Quant à G, je ne dirai rien. Le tib. me semble flou, comdab.

4. Où y a-t-il des réalités / un être ailleurs
Que dans l’être-par-soi et l’être-par-autre-chose ?
L’être (une réalité) sera établi(e) s’il y a (= s’il est)
Être-par-soi ou (et ! ?) être-par-autre-chose*.

*Cf. B 189 sur ssk. vâ/ca

5. Si l’être n’est pas établi,
Le non-être ne le sera pas non plus.
C’est le changement d’état d’un être*
Que les gens appellent* « non-être ». * skye bo smra

* Ou : C’est l’être devenu autre (chose).

6. Ceux qui voient de l’être-par-soi,
De l’être-par-autre-chose, de l’être et du non-être,
Ceux-là ne voient pas le réel
Comme dans l’enseignement des bouddhas.

7. Dans ses « Instructions à Kâtyâyana »,
Le Bienheureux, qui connaît le réel et l’irréel,
A récusé aussi bien l’être
Que le non-être.

8. S’il existait un être-par-soi,
Il ne pourrait s’anéantir.
Il ne se pourra jamais
Qu’un être-par-soi devienne autre chose*.

* Ou : « change d’état. » Cf. ci-dessus § 5.

9. S’il n’y a pas d’être-par-soi,
Qu’est-ce qui deviendra autre chose / changera d’état ?
S’il y a / s’il existe un être-par-soi,
Comment pourra-t-il devenir autre chose / changer d’état ?

10. L’« être » définit l’éternalisme
Et le « non-être » le nihilisme,
Si bien que les sages ne demeurent
Ni dans l’être ni dans le non-être.

11. L’éternalisme résulte du fait de dire
Que l’être-par-soi ne peut pas ne pas être,
Et le nihilisme* du fait de dire
Qu’il était mais n’est plus.

* « Annihilationnisme » serait plus correct ici que « nihilisme ».