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mardi, 24 janvier 2006

"Pitié pour Natacha Amayoq!"

Antoine Volodine est un grand écrivain. Il vient de publier son quinzième roman, Nos animaux préférés, entrevoûtes, aux éditions du Seuil, dans la collection « Fiction & Cie ».
Simultanément je découvre, parus en 2004 aux éditions de l’Olivier, les Slogans de Maria Soudaïeva, traduits du russe par le romancier.

(((Jean-Pierre THIBAUDAT annonce dans le Libération du lundi 25 avril 2005, « 343 cris d'amazones » : 343 actrices, stars ou inconnues, disent un texte incandescent de Maria Soudaïeva. Une poésie de la révolte en 343 fois 3 slogans. Sur l'incitation de Bérangère Bonvoisin, à 20 h 30 au théâtre de la Colline, entrée libre.)))

Immédiatement, la lecture de ces « slogans » plonge l’amateur en pleine « Volodinie », un monde politiquement désespéré, ou plein d’espoirs atroces, imaginé peut-être mais pas du tout imaginaire, tout d’horreur et de poésie, de poésie terrible et puissante comme un Blitz. Aussitôt une question vient à l’esprit du même amateur d’« araignes », de « mers gueuses » et de « harfanges oranges » : ces slogans, ces poèmes, ne seraient-ils pas tout bonnement de Volodine lui-même ? Par les thèmes, l’onomastique, les signes – entre autres : la « grande-nichée » bruit déjà dans Lisbonne, dernière marge, Natacha Amayoq et les « chamanes nues » jaillissent de la bouche des manifestantes dans un rêve de l’hétéronyme Verena Becker (que j’ai trouvé sur le Net), et le nombre de 343 slogans dont se compose chacune des trois parties du recueil n’est-il pas le même que le nombre de mots que comptent chacune des sept séquences qui se succèdent dans les dernières shaggås du maître (cf. le « En guise de commentaire » de la « Shaggå des sept reines sirènes », dans Nos animaux préférés, p. 55 ?)
Tous ces slogans fleurent le « post-exotisme », ainsi que, selon moi, l’auteur dénomme sa « poétique ». Volodine aurait-il inventé une Maria Soudaïeva réelle, qui lui aurait transmis quelque vérité fondamentale ? L’a-t-il vraiment rencontrée, en la personne-personnage de Gloria Vancouver, alors que, pendant un séjour à Macau, il écrivait Le Port intérieur ? Borgès n’aurait pas hésité un instant à tout inventer lui-même. J’ai envie, quant à moi, de ne pas hésiter non plus, et d’inventer pour ma propre gouverne que Volodine et Soudaïeva sont un seul et même homme, une seule et même femme. Jusqu’à ce que, peut-être, je change d’idée.

… Les « slogans rêveurs de la belle, la folle, la voyante » Gloria Vancouver, dont Sébastien Omont (La Femelle du Requin, n°17) cite ceux-ci qui auraient pu jaillir sous la plume de Maria Soudaïeva :

CHRYSALIDES DU TROISIÈME SOMMEIL, REGROUPEZ-VOUS !
VIE SAUVE POUR TOI, SOLDAT,SI TU DÉNONCES UN DÉSERTEUR !
POUR UN PIRATE SOUMIS À LA TORTURE, UN VILLAGE VITRIFIÉ !
INCENDIAIRES DES LUNES SAFRANES, REGROUPEZ-VOUS !
ENFANT DE LA HUITIÈME ARMÉE, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !
INCENDIAIRE DES LUNES SAFRANES, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !
(Le Port intérieur, p. 149)

Livre écrit par un texte, les poèmes de Maria naquirent dans les carnets de Gloria, ressac des méninges labyrinthiques du démiurge à son dernier combat.

Après cette laborieuse introduction, j’en viens à l’essentiel : j’ai pour projet d’écrire une Poétique de Volodine, une poétique post-exotique et révolutionnaire. La tâche n’étant pas évidente, je commencerai par une rêverie inspirée des Slogans, suivant leur ordre, et l’on verra que Volodine et Soudaïeva ne sont pas des plus faciles à dissocier. En tout cas, si je me trompe, sur n’importe quel sujet, ce ne sera pas la première fois : puisse la science et la bonté de qui pourra – me détromper !


Présentation sommaire des Slogans

Slogan I, 1, du poème, ou de la salve « Natacha Amayoq » :
« Pitié pour Natacha Amayoq ! »
Trois points (clés) :
Pitié pour une martyre de la révolution idéale et foirée ; cette pitié n’est pas réclamée, implorée, commandée auprès des ennemis de classe, mais aux frères et sœurs révolutionnaires, bien plus intensément déçus par leurs compagnons de combat que par les increvables capitalistes. C’est une impossible pitié, rien qui ressemble à de la pitié. Ajournez le carnage ! Ou alors faites-en une fête ! Mais nous n’allons pas tarder à en savoir plus.
Natacha, prénom russe ; comme Volodine, russe (Frères Karamazov ?)
Amayoq, je ne sais pas exactement, mais je sens là quelque chose de mongol et/ou d’amazonien…

Slogan I, 2 de la salve « Natacha Amayoq » :
« Pitié pour ce qui reste de Natacha Amayoq ! »

Ce qui reste : les restes puisque la mort est une très longue agonie, longue comme une autre vie, un bardo qui n’en finit plus ; ou ce qui vit encore de l’écorchée vive, le reliquat d’un enfer appelé vie, cette ombre parfois spasmodique, le plus souvent immobile et d’où sourdent, semble-t-il, des gémissements.
Pour cela, pitié, pour ce qui reste de nous – accomplissez votre devoir !

Slogan I, 3 de la salve « Natacha Amayoq » :
« Abrégez les souffrances de Natacha Amayoq ! »

Abrégez les souffrances : arrêtez tout ! Vieux rêve de Pyrrhon et de tant d’autres. Abolition perpétuelle. Il n’y a que souffrance, et cela dure depuis trop longtemps, depuis que je signe de ce faux nom tous les simulacres de ma durée. Accomplissez votre devoir, camarades !




18:25 Publié dans Lozungi | Lien permanent | Commentaires (1)